60% d’une classe d’âge à bac + 3

par CC – avril 2006

Quelques remarques sur un objectif :
« Promouvoir les universités françaises : il s’agit d’abord de permettre au plus grand nombre d’y accéder. Notre objectif est d’amener d’ici 10 ans, 60% d’une classe d’âge à Bac + 3 . »
[Source : Parti Socialiste, Motion finale du congrès du Mans, novembre 2005]

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Les débats sur l’éducation, ses missions et ses échecs, mettent le plus souvent en avant deux problèmes cruciaux :

– le flux important de jeunes sortant chaque année du système éducatif sans aucun diplôme ;
– l’inégalité d’accès aux filières d’excellence en fonction des origines sociales.
Pour importantes qu’elles soient, ces questions ne doivent pas faire oublier qu’entre les privilégiés et les déshérités du système scolaire, existe également toute une population de jeunes ayant accès à l’enseignement supérieur, mais tirant un profit inégal de formations inégalement rentables sur le marché du travail. C’est cette fraction, majoritaire, de la population scolaire, que concerne au premier chef l’objectif formulé dans le projet du parti socialiste.

Quels sont les enjeux liés à cet objectif d’élévation du niveau de formation à Bac+3 pour 60% d’une classe d’âge ? Quels sont les difficultés que la réalisation d’un tel objectif ne manquera pas de soulever ?


L’élévation du niveau de formation : perspective historique
L’élévation générale du niveau de formation a été un objectif constant de la politique éducative des cinquante dernières années. Dans le contexte de l’après Seconde Guerre Mondiale, elle répondait à une double nécessité :
– satisfaire les besoins d’une économie en pleine expansion ;
– offrir à tous des chances de promotion sociale.
La réforme de 1959, qui reporta la fin de la scolarité obligatoire de 14 à 16 ans, exprima avec force cette volonté politique, en accord avec les aspirations de la population.
Cette élévation du niveau de formation était encore à l’ordre du jour dans les années 1980, mais dans un contexte bien différent. L’objectif des 80% d’une classe d’âge au baccalauréat, formulé dès le début des années 1980, puis intégré à la loi d’orientation de 1989, était d’abord conçu comme une arme contre la montée du chômage des jeunes.
Aujourd’hui, l’enjeu de l’objectif ambitieux inscrit dans la motion est double :
– Enjeu social : dans un contexte de crise économique persistante, le diplôme paraît encore la meilleure garantie contre le chômage.
– Enjeu économique : au Sommet de Lisbonne en 2000, les pays de l’Union européenne ont collectivement affirmé leur volonté de faire reposer la croissance européenne sur le développement de l’économie de la connaissance, celle-ci supposant une élévation conjointe du niveau de qualification des emplois et des formations. Le processus de Bologne, initié en 1999, et qui vise à créer un espace européen de l’enseignement supérieur, trouve tout naturellement sa place dans ce programme.

Nécessité sociale autant qu’économique, l’élévation du niveau de formation trouve donc tout naturellement sa place dans le projet socialiste.

Un objectif conforme à l’évolution du marché de l’emploi :
Sur le long terme, le nombre d’emplois qualifiés augmente, tandis que le nombre d’emplois non qualifiés diminue. L’objectif politique des 60% d’une classe d’âge à Bac + 3 est donc conforme à l’évolution du marché du travail.

Pour une réflexion sur les missions et les moyens de l’enseignement supérieur
Néanmoins, l’augmentation du niveau de formation ne se traduira par un mieux-être social que si elle s’accompagne :
– d’une augmentation des moyens financiers en lien avec l’augmentation des flux : pas de massification au détriment des conditions d’enseignement ;
– d’une réflexion de fond sur les missions de l’enseignement supérieur.
L’enseignement post-baccalauréat français se caractérise par sa très grande diversité : universités, IUT, classes préparatoires, BTS, écoles d’ingénieur, écoles de commerce, ENS etc.
Or, sans même évoquer le cas des filières d’excellence (cursus des classes préparatoires et grandes écoles), ces diverses formations sont d’une inégale rentabilité sur le marché du travail et ce sont bien souvent les couches sociales les plus défavorisées qui s’orientent vers les filières les moins rentables.
Seule une réflexion de fond sur les missions et le fonctionnement de l’enseignement supérieur permettra d’éviter frustrations et déceptions chez ceux qui bénéficieront de l’allongement moyen de la durée des études.
On connaît déjà les principaux problèmes posés par l’ouverture de l’université à des flux massifs d’étudiants.
En effet, la politique des « 80% d’une classe d’âge au bac » s’est traduite par l’arrivée de nouveaux publics dans les universités, nouveaux publics dont les parcours ont été, entre autres, étudiés par le sociologue Stéphane Beaud [80% au bac… et après ? les enfants de la démocratisation scolaire]. Dans son ouvrage, Stéphane Beaud montre comment, faute d’une réflexion suffisante et de mesures adaptées, le prolongement de la scolarité dans l’enseignement supérieur a généré, chez ces nouveaux publics, des espoirs qu’il n’a pas su satisfaire.

Deux problèmes, parmi d’autres, méritent examen :
– L’inadaptation pédagogique : les nouveaux publics sont massivement arrivés en faculté où l’encadrement et le suivi des étudiants est beaucoup moins intensif que dans d’autres structures type CPGE.
– L’inscription dans des filières dont les débouchés naturels sont limités (ex : les filières de lettres et sciences humaines conçues initialement pour former des enseignants et des chercheurs et non pour ouvrir sur la vie professionnelle).

Toute politique visant à augmenter l’accès à un niveau de formation égal à Bac + 3 suppose donc l’examen préalable de trois questions :
– moyens matériels mis à disposition des étudiants
– taux et type d’encadrement des étudiants
– part de la formation générale et de la formation professionnelle dans le 1er cycle de l’enseignement supérieur.

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