Installation de tentes le long du Canal Saint-Martin : l’urgence sociale doit être une priorité politique

Tente Médecins du MondeEntretien avec Alain-Pierre Peyraud, élu du 10e arrondissement — 27 décembre 2006

Vous sentez vous interpellé par l’opération de l’association « Les Enfants de Don Quichotte », qui a installé plusieurs dizaines de tentes le long du canal Saint-Martin ?

Comment ne pas l’être ? Et je le suis à différents niveaux. Tout d’abord, comme citoyen, habitant du 10ème, où force est de constater que les personnes en situation de précarité sont en nombre croissant. A ce titre, notre arrondissement ne constitue pas une exception et cette triste réalité vaut pour l’ensemble du territoire parisien, francilien et national.
Notre pays traverse une crise sociale très préoccupante. Les populations les plus fragiles économiquement en sont naturellement les premières victimes. Le rapport de la « Fondation Abbé Pierre » l’illustre bien en rappelant qu’un tiers des personnes accueillies dans les dispositifs d’urgence travaille.
Cet événement très médiatisé n’est donc malheureusement que l’une des manifestations d’un phénomène plus général d’appauvrissement et de précarisation de notre société. Ces centaines de tentes ne constituent que la partie émergée de l’iceberg, l’expression la plus révoltante d’une société libérale et individualiste qui glisse progressivement vers plus de contraste entre d’un côté des profits croissants pour les plus favorisés assortis d’un accroissement des avantages fiscaux, et d’autre part une large frange de la population dont les revenus déjà modestes ne permettent plus de faire face aux exigences les plus élémentaires : le prix élevé du loyer, les études de leurs enfants, l’accès aux soins, aux loisirs, à la culture, vieillir dans la dignité…
En ce début du 21ème siècle, la réalité de la précarité est celle-ci et il est important de rappeler qu’elle concerne un nombre de situations beaucoup plus diverses que celles des sans abri rassemblés le long du canal Saint-Martin.
C’est ce constat inquiétant que je partage au quotidien avec mes amis, mes voisins, l’ensemble des citoyens attentifs aux évolutions du monde moderne dans un pays qui, jusqu’à il y a peu, se sentait loin de ces problèmes. Les phénomènes d’exclusion sociale sont devenus complexes, sans doute davantage qu’ils ne l’étaient déjà. Les mutations du monde moderne les ont aggravés. La méconnaissance par une grande partie de la population de la réalité des uns engendre beaucoup d’incompréhension et distille trop d’idées préconçues.
C’est pour cela que je ne peux que soutenir l’initiative de l’association « Les Enfants de Don Quichotte ». Au-delà de l’interpellation des pouvoirs publics, elle a permis de diffuser les quotidiens mal connus d’un certain nombre de nos concitoyens et la vie de violences répétées dont ils témoignent avec dignité.
C’est ce message que l’association « Médecins du Monde » avait exprimé il y a un an en distribuant des centaines de tentes aux sans abris parisiens.
Un an après, le message est le même : responsabiliser les autorités compétentes, rendre plus visible encore l’accroissement du nombre des exclus et l’insuffisance des réponses adaptées, quantitativement certes, mais aussi qualitativement.

Si je réponds en qualité de militant socialiste à ces installations le long du canal Saint Martin, je suis malgré tout obligé de reconnaître qu’il n’y a là rien de très surprenant. Faire de la politique, c’est aussi dire tout haut ce qu’il n’est pas toujours plaisant d’entendre, y compris dans les rangs de son propre camp ! C’est faire partager le constat d’une politique gouvernementale désastreuse pour un nombre croissant de personnes. J’ai cru comme d’autres à un sursaut réaliste de Madame Vautrin, ministre chargée de la lutte contre l’exclusion, aidée cet été par le rapport d’Agnès de Fleuriau, présidente de l’Observatoire national de la pauvreté. Avec le temps, je prends conscience de l’absence d’envergure des mesures préconisées face à l’ampleur du phénomène de marginalisation sociale et sociétale des plus démunis. A ce titre, je pense aussi qu’il n’est pas possible d’y répondre efficacement en se contentant de ne prendre pour partenaires que ceux qui donnent déjà beaucoup dans le champ de la précarité.
Habitants solidaires, militants actifs, associations engagées, collectivités territoriales militantes sont certes des interlocuteurs de choix. Mais qu’en est-il de ceux dont le discours politique prône toujours plus de libéralisme et moins de liberté, plus d’individualisme et moins d’esprit collectif, plus de communautarisme et moins de valeurs républicaines et citoyennes, toujours plus de frontières entre les hommes et femmes appelés à vivre ensemble au sein de la même société, au sein de nos quartiers ? Qu’en est-il de ces collectivités territoriales qui, bafouant les lois, font de l’absence pérenne de logements sociaux un argument de campagne électorale ?
Militant socialiste, je ne crois pas aux discours et aux actions de compassion, ni d’empathie angélique ou politicienne avec les plus défavorisés, hommes, femmes et enfants. Je crois aux vertus de l’action et de la volonté politique de réduire les inégalités, de concourir à plus de mixité sociale, du respect des droits et du respect de ceux qui les revendiquent.

Que pensez vous pouvoir faire en qualité d’élu de l’arrondissement ?

Seul, rien ! Comment un seul instant penser qu’un conseiller d’arrondissement pourrait agir isolément sur un problème aussi complexe.
J’ai toutefois la chance de travailler au sein d’une équipe municipale qui, depuis 2001, prend la chose très au sérieux. Dans la diversité qui la compose, chacun œuvre à sa façon à la prise en compte de la réalité de cet arrondissement. Et au-delà des différends qui émaillent parfois son unité, l’union sur l’analyse de fond reste une règle qui fonctionne bien. Tony Dreyfus est à ce titre un maire rassembleur, très au fait des problèmes sociaux de son arrondissement et très responsable politiquement. Il n’est surtout pas de ceux qui promettent n’importe quoi, n’importe comment et à n’importe qui, sous couvert d’être dans le politiquement correct. Ses responsabilités de député et d’ancien ministre lui imposent la raison nécessaire à la résolution de problèmes complexes.
Je lisais l’autre jour les propos de la future candidate UMP aux législatives dans le 10ème relatifs aux problèmes des tentes. J’y ai lu tout ce que nos concitoyens ne veulent plus entendre de la part des responsables politiques : méconnaissance flagrante du dossier et de sa complexité, propositions irresponsables et compassionnelles, critiques politiciennes sans aucun intérêt, une absence totale de pudeur quant au rapport entre le parti auquel elle appartient et la situation telle qu’observée sur le terrain… En quelque sorte, un profond mépris à l’égard des publics concernés et un affront à l’intelligence des Parisiens.

Je préfère la responsabilité et le ton de gravité de la lettre adressée par Bertrand Delanoë au Premier ministre, mettant en avant l’urgence de réunir autour d’une table l’ensemble des partenaires pour pouvoir avancer intelligemment. Lutte contre la précarité, construction de logements sociaux, création de structures d’hébergement adaptées aux besoins tant quantitativement que qualitativement, autant de sujets pour lesquels la Ville de Paris ne saurait agir seule : il faut savoir que 60% des sans abris franciliens sont actuellement hébergés sur le territoire parisien, que 20% des logements très sociaux agréés pour l’ensemble du territoire national sont situés dans Paris… Depuis 2001, la municipalité a déjà beaucoup fait pour lutter contre l’exclusion. Je pense tout particulièrement à deux adjoints de Bertrand Delanoë dont le travail est remarquable, Gisèle Stievenard, en charge de la Solidarité et des Affaires sociales, et Jean-Yves Mano, en charge du Logement. Mais une commune, même lorsqu’elle est la capitale, n’a pas à elle seule la possibilité de résoudre un problème d’envergure nationale.

A son niveau, le 10ème a également beaucoup fait dans le champ du social. Conscient du retard pris ces dernières décennies en matière de logement social, la politique de préemption immobilière y est volontariste, et ce dans tous les quartiers. Le plan de résorption de l’habitat insalubre est ambitieux, comme en témoigne l’action menée dans le quartier Sainte-Marthe. L’acquisition d’hôtels, plus nombreux qu’ailleurs dans le 10ème, est en cours.
Conscient de la spécificité de l’arrondissement, avec 2 gares et 4 hôpitaux, terre d’accueil historiquement ouverte sur le monde, le 10ème a sous l’égide de Tony Dreyfus choisi de mettre en place de nombreuses structures d’accueil de jour, d’hébergement temporaire, comme de soutenir de nombreuses associations travaillant sur l’urgence sociale.

C’est là le rôle d’un conseiller d’arrondissement. Faire comprendre et faire accepter par ses collègues élus et par les habitants parfois réticents qu’accueillir des espaces solidarités insertion, des centres de jour, des hébergements temporaires de petite taille et ouverts 24h/24, des maisons relais, une structure de lits infirmiers, des résidences sociales, des structures d’accueil pour des publics plus spécifiques tels les migrants primo-arrivants, les exilés, les demandeurs d’asile, les victimes de conduites addictives (alcool ou autres produits), est une incontournable nécessité.

Désormais, nous avons la chance – car c’est en ces termes là qu’il faut les qualifier – d’accueillir de nombreuses et très diverses structures sociales. Depuis 2 ans, nous avons estimé judicieux de coordonner l’ensemble du dispositif en y associant l’Etat, les grandes institutions telles que les hôpitaux et leurs 2 consultations précarités, le Centre d’action sociale de la Ville de Paris, les centres sociaux, la SNCF, la RATP, les bailleurs sociaux, les grandes directions de la Ville concernées, les élus ainsi que les conseils de quartier.
Cette « coordination précarité » a permis, dans un premier temps, de dresser un état des lieux assez fiable de la réalité des problématiques liées de près ou de loin à l’exclusion. Dans un second temps, il s’agit de renforcer le maillage territorial entre associations, institutions et habitants et de définir les priorités d’action : hébergement, logement, passerelles entre des dispositifs temporaires et pérennes, accès aux droits, à la santé, modalités d’intervention des maraudes en fonction des lieux de présence des sans abris…
Ce type d’approche au plus près du terrain est aujourd’hui nécessaire en raison de la complexité des situations individuelles rencontrées dans nos quartiers. Apprendre à distinguer ce qui différencie des situations apparemment semblables est bien le défi de cette coordination. Cette dernière devra à terme permettre de piloter, au plus près des besoins réels, les projets à mettre en place dans l’arrondissement dans le secteur de l’exclusion sociale.

Il faut toutefois rester responsable dans ce domaine. En aucun cas nous ne saurions considérer les tentes comme une finalité en soi. Cela doit rester un mode d’interpellation des pouvoirs publics par les associations, les collectifs, un outil de sensibilisation des habitants et bien sûr une réponse à une solution d’urgence. Personne ne doit perdre de vue les effets pervers de leur installation durable. Sur ce sujet, les débats furent d’ailleurs très animés entre les différentes associations au sein des réunions de la coordination précarité. A court terme, il faut réfléchir à des alternatives plus adaptées qui ne se résument pas simplement à la formule « un logement pour tous ». On doit pouvoir trouver des petits hébergements collectifs aux règles de vie moins contraignantes disséminés au cœur de nos quartiers.
Je crois sincèrement qu’une partie des sans abris, éloignés depuis trop longtemps des logements traditionnels, doivent réapprendre à vivre selon des règles communes. Regardons ce qui se fait depuis longtemps avec succès dans d’autres secteurs. Je pense aux appartements « thérapeutiques » ou de réinsertion mis en place par les professionnels de la psychiatrie pour faciliter la resocialisation des patients après une hospitalisation, ou par les associations de suivi social de détenus au sortir d’incarcérations longues. Accompagner, réinsérer progressivement vers plus d’autonomie, réapprendre à vivre seul, ce sont des pistes de travail intéressantes pour certains sans abris.

N’êtes vous pas interpellé en tant qu’élu sur les raisons de la présence de nombreux sans abris dans l’arrondissement ?

Très souvent ! Et tout aussi souvent les habitants pensent que nous ne faisons rien les concernant. J’espère que mes propos précédents auront permis de mieux faire connaître la réalité du travail des élus et surtout la complexité de l’ensemble des acteurs qui interviennent sur le terrain par le biais de multiples associations, mais aussi par le biais des grandes institutions.
En fait, ce sont des centaines de personnes qui travaillent au quotidien, dans des conditions souvent pénibles, auprès de ces publics en difficulté. Ce secteur est ingrat tant il est peu connu et reconnu. Il est aussi du ressort des élus de le faire connaître et de ne pas laisser dire n’importe quoi concernant le rôle fondamental que joue l’ensemble des professionnels de l’urgence sociale.
J’insiste aussi souvent sur le fait qu’on ne peut pas dénoncer l’inaction politique face à la présence de sans abris dans telle rue ou sous tel porche, et s’opposer parfois avec une certaine virulence contre l’installation de structures sociales à proximité de chez soi. Un élu doit aussi avoir le courage d’expliquer les choses sereinement au sein de réunions publiques houleuses et de faire remarquer l’incohérence de certains propos, qui plus est quand ils proviennent de contradicteurs politiques quasi professionnels ! Il en va de l’intérêt général.

Aujourd’hui qu’attendez vous de l’Etat face à la situation des SDF installés le long du canal ?

Premièrement de l’écoute face aux revendications de l’association « Les Enfants de Don Quichotte », désormais exprimées sous la forme d’une « charte », comme il avait su le faire suite aux actions de l’association « Médecins du Monde » l’année dernière. Le gouvernement doit ensuite prendre des initiatives nouvelles et donner les moyens nécessaires pour faire face à l’aggravation du phénomène de la précarité en France et plus particulièrement dans Paris, car le dispositif actuel d’accueil d’urgence ne suffit plus pour prendre l’ampleur et la diversité du problème.

La demande de Bertrand Delanoë auprès du Premier Ministre, exprimée déjà depuis plusieurs mois, de réunir une table-ronde régionale sous l’égide de l’Etat est une bonne base de travail. A l’approche des rigueurs de l’hiver, le plus désastreux serait de laisser « pourrir » la situation.

J’écoutais l’autre soir Nicolas Sarkozy annoncer qu’une fois élu Président de la République, il se donnait 2 ans pour résoudre le problème du logement et de l’hébergement en France. Au regard de la place éminente qu’il occupe aujourd’hui depuis presque 5 ans, comment comprendre qu’il n’arrive pas à convaincre ses amis politiques d’agir par anticipation, sans attendre la prochaine échéance présidentielle ? Face à la détresse humaine, est-il raisonnable de n’agir que par promesses électoralistes ? Assurément, le silence du gouvernement a une signification très claire : dureté face aux revendications sociales, passivité alors qu’il y a urgence, ce qui n’empêchera pas les déclarations démagogiques dans la campagne qui s’ouvre. Le drame que vivent les sans abris et la mobilisation des citoyens contre cette situation insupportable méritent pourtant mieux que cela !

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5 réponses à “Installation de tentes le long du Canal Saint-Martin : l’urgence sociale doit être une priorité politique”

  1. Duverly Hélène dit :

    cet article m’a bien informée sur la réalité des actions des élus PS et cela méritait d’être su.
    Peut-on en savoir plus sur les noms des associations d’insertion et sur les structures d’accueil existant dans l’arrondissement ainsi que sur les besoins, cela permettrait de répondre efficacement à toute remarque de proches ou de voisins sur le sujet.

    Ce sera sans doute abordé dans la prochaine campagne! on pourrait en parler en réunion de section ?

    amitié socialiste
    HDuverly

  2. alexis dit :

    Merci Alain-Pierre pour cette mise au point qui appelle au sursaut et à la responsabilité de tous les pouvoirs publics
    Même s’il y a une complexité des problématiques de l’exclusion, existe t il des mesures (hors hébergement) concrètes simples et efficaces à mettre en oeuvre sur le court terme ?
    Existe t il un rapport d’étape de la coordination précarité ?

  3. elyas dit :

    Il se trouve que j’habite près de ces braves gens qui subissent toute forme d’humiliation sous la gouvernance de la droite, cette droite qui fait de plus en plus d’sdf et d’esclavage moderne.
    j’ai passer noel près de ces gens et j’appelle tous les parisiens a aider ces gens avec ce qu’on peux .
    je ne demande pas un hebergement mais même un café leurs fera plaisir.

  4. anne nguyen dit :

    Merci, Alain-Pierre pour ton éclairage et ton action pour les exclu-e-s sur notre arrondissement et dans de nombreux domaines, dans le cadre de l’action sociale de la mairie du Xeme, de Paris et de la Région.
    Si je puis être, bénévolement utile, ne manque pas de me le faire savoir.
    Amicalement.
    Anne NGUYEN

  5. bertrand Lukacs dit :

    Merci pour cet article qui souligne bien la complexité des situations des SDF et la difficulté du travail : bravo pour votre implication.
    Bravo aussi à l’association  » Don Quichotte » qui a su,nous tous, nous interpeler et coordonne de façon remarquable le campement.

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